Par Karine Bechet-Golovko Tous les articles de cet auteur
Karine Bechet-Golovko, docteur en droit public, professeur invité à la faculté de droit de l'Université d'Etat de Moscou (Lomonossov), animatrice du site d'analyse politique Russie Politics.

Tirs en profondeur sur le territoire russe : ces élites occidentales qui trahissent leur pays

Tirs en profondeur sur le territoire russe : ces élites occidentales qui trahissent leur pays
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Les élites globalistes sont-elles prêtes à entraîner les pays européens dans une guerre afin de défendre la suprématie de leur système et leur pouvoir ? Une analyse de Karine Bechet-Golovko.

Fatuité, inconscience ou fanatisme ? Ces derniers jours, les pays atlantistes ont manifestement pris la décision de frapper ouvertement le territoire russe en profondeur. Et «en même temps», ils affirment rester en dehors du conflit, ne pas provoquer d’escalade, puisque Kiev serait soi-disant toujours dans la défensive. Pensent-ils vraiment qu’en-dehors de quelques experts payés pour cela et une population qui a pour l’instant d’autres priorités, ces allégations décalées de la réalité vont empêcher les pays occidentaux d’entrer dans une véritable guerre avec la Russie s’ils réalisent leurs déclarations ?

Les pays occidentaux ont la maladie de l’impunité. Ils ont l’impression de pouvoir moduler leur responsabilité en fonction de leur bon vouloir. Dans le cadre de la guerre qu’ils mènent en Ukraine contre la Russie, et ce bien avant 2022, ils se cachent derrière quelques slogans devant les maintenir formellement en dehors du conflit. Il s’agit principalement de deux mythes fondateurs : l’agression de l’Ukraine et la souveraineté de l’Ukraine.

Deux mythes fondateurs : l'agression de l'Ukraine et sa souveraineté

Dans le discours politico-médiatique occidental, l’Ukraine a été agressée par la Russie en février 2022. Autrement dit, il ne se passait rien avant, l’histoire n’existait pas et tout à coup la Russie, dont les dirigeants devaient s’ennuyer, s’est dit : et si on bombardait l’Ukraine ? Dans le discours posé en Occident, il ne peut être question des attaques menées contre le Donbass, qui a demandé l’aide de la Russie depuis 2014 ; il ne peut être question de la mise en danger de l’équilibre stratégique sécuritaire de la Russie par les discussions autour de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et de sa nucléarisation ; il ne peut être question de l’intensification des tirs à l’hiver 2021-2022 sur Donetsk et des frappes menées sous drapeau ukrainien sur les régions frontalières russes. En ce sens, il n’y a pas eu d’agression de l’Ukraine, mais une réponse de la Russie.

L’autre pilier construit par le discours politico-médiatique occidental pour justifier son action en Ukraine repose sur une soi-disant souveraineté de celle-ci : en tant que pays autonome, notamment politiquement, elle aurait demandé de l’aide aux pays occidentaux, qui la fournissent, mais laissent Kiev souverain de décider quoi en faire. De ce fait, ces mêmes pays occidentaux seraient en dehors du conflit. Rappelons que juridiquement, un pays est souverain lorsqu’il existe, dans la théorie des normes de Hans Kelsen, un ordre juridique en gros et en général efficace sur l’ensemble du territoire. Or, au minimum depuis le Maïdan de 2014 voire depuis la Révolution orange de 2004, ce n’est plus le cas.

Le système judiciaire est considéré comme défaillant depuis 2009, comme le rappelle la CEDH dans son arrêt pilote Ivanov, et le Maïdan n’a en rien résolu le problème puisqu’en 2017 dans l’arrêt Burmych la CEDH pose le constat de l’incapacité chronique du système judiciaire ukrainien à exécuter les décisions adoptées. Le système des organes de représentation politique, qu’il s’agisse du Parlement ou de la présidence, ont été détruits, quand les députés d’opposition ont été persécutés, que les commandants armés du Maïdan se sont assis dans les fauteuils parlementaires et que les partis d’opposition ont été interdits les uns après les autres. Le dépassement du mandat présidentiel de Zelensky, interdisant logiquement les élections en période de guerre, n’y change rien : sa légitimité était bien sous question avant cela.

Parallèlement à cela, nous rappellerons la présence de ministres étrangers dans le gouvernement Yatséniouk post-Maïdan, le conditionnement de l’aide internationale financière à la réalisation de certaines réformes structurelles, le développement des programmes d’aide militaire (comme l’opération canadienne Unifier) et bien d’autres signes remettant largement en cause la souveraineté putative de l’Ukraine après ces révolutions.

Derrière quelle souveraineté ukrainienne se cachent les pays de l’Axe atlantiste ? Le voile de l’illusion est depuis longtemps déchiré. Quand on se trouve face à un protectorat, ce qu’est l’Ukraine aujourd’hui, on ne peut exiger de lui qu’il soit responsable pour les décisions que vous prenez.

Ainsi, quand les dirigeants occidentaux donnent les uns après les autres l’autorisation de frapper avec leurs armes en profondeur en Russie, ils prennent personnellement cette responsabilité et engagent avec eux leur pays. Quand Macron estime qu’il est possible de frapper la Russie, qu’il faut envoyer des militaires français sur le sol ukrainien, donc dans ce conflit, il y envoie la France. Leur dernière ligne de défense est de vouloir limiter les tirs à des cibles militaires en Russie. Cela changera-t-il quelque chose ?

Les Occidentaux se reconnaissent belligérants

En donnant formellement l’autorisation, ces pays reconnaissent maîtriser la zone du conflit, donc être partie prenante à ce conflit, surtout lorsque de nombreux articles de presse américains expliquent que l’Ukraine utilise les renseignements fournis par les pays de l’OTAN contre la Russie. En soi, cela leur permet simplement de discuter leur responsabilité pour les crimes de guerre régulièrement commis avec les armes qu’ils fournissent, lorsqu’elles sont utilisées contre des cibles civiles. Mais cela ne change rien au fait qu’ils se reconnaissent belligérants, puisqu’ils combattent – avec leurs armes pour tirer, avec leurs «conseillers», en fournissant le renseignement militaire pour guider l’action, avec leurs instructeurs pour former les combattants, etc.

Or, nous voyons apparaître dans les médias des déclarations spécieuses, tendant à reconnaître le fait du combat, mais à dénier la responsabilité qui l’accompagne. L’on trouve ainsi des spécialistes de plateau, comme Trinquand, affirmant que si la France envoyait des soldats combattre en Ukraine (il ne s’agit déjà plus d’instructeurs), elle serait pleinement en phase avec le droit international. Cette affirmation vide de sens est ici produite pour tromper l’opinion publique en laissant entendre qu’il n’y aurait aucune implication. La France pourrait en effet ne pas violer le droit international en envoyant des soldats, surtout après avoir signé un accord bilatéral avec l’Ukraine, mais cela ne changera rien au fait qu’elle entrerait directement en guerre avec la Russie.

Dans la même veine, l’on voit un général allemand, manifestement le clone de Trinquand, déclarer que «les forces armées ukrainiennes peuvent abattre des avions au-dessus de la Russie grâce aux systèmes de défense aérienne Patriot transférés par l'Allemagne» et que dans ce cas l'entière responsabilité incomberait aux forces armées ukrainiennes. Cela accompagne le changement de ligne du chancelier allemand Scholtz, qui après avoir longtemps refusé de donner l’autorisation de frapper en profondeur la Russie avec des armes fournies par l’Allemagne, s’est sans aucune surprise aligné après l’accord donné par les Américains.

De leur côté, les Pays-Bas autorisent l’utilisation des F-16 qu’ils fournissent pour tirer sur des cibles militaires en profondeur en Russie. Cela veut-il dire qu'ils estiment vraiment que les Russes vont regarder ces avions de guerre survoler leur territoire sans broncher ?

En réponse, la Russie peut, elle aussi, élargir la catégorie de ses cibles militaires légitimes. Les stocks d’armes, les pistes de décollage de ces F-16 et leurs hangars, les camps d’entraînement des combattants, voire les centres de commandement et de coordination, tous ces lieux qui se trouvent en Europe en-dehors de l’Ukraine peuvent devenir des cibles légitimes. Et cela sera aussi, Trinquand peut se rassurer, en accord avec le droit international.

La mise en garde de Poutine

Le président Poutine a lancé un avertissement lors de sa visite à Tachkent : «En Europe, en particulier dans les petits pays, ils doivent réfléchir à ce avec quoi ils jouent. Ils doivent se souvenir qu'ils sont bien souvent des États ayant un petit territoire et une population très dense. Ce facteur est une chose sérieuse qu'ils doivent avoir à l'esprit avant de parler de frapper en profondeur le territoire russe. Cette escalade permanente peut avoir de graves conséquences.»

Ce n’est pas parce que la Russie recule régulièrement ses lignes rouges pour éviter une confrontation directe avec les pays de l’OTAN qu’elle le fera éternellement. Les pays de l’OTAN sont déjà impliqués dans ce conflit en Ukraine, puisqu’il s’agit de leur guerre. Ils essayaient toutefois de garder une certaine distance avec la Russie, afin de ne pas entrer dans une guerre directe, dans une guerre totale. Mais cette stratégie ne les conduit pas à la victoire et ils le voient pertinemment. Ces élites globalistes sont-elles prêtes à entraîner les pays européens, les peuples européens dans une guerre contre la Russie, afin de défendre la suprématie de leur système et leur pouvoir ? Ne soyons pas naïfs : si réellement ces déclarations deviennent réalité, la guerre entrera dans nos pays, dans nos villes, dans nos familles.

Et la question reste toujours la même : pourquoi ? La France, la Grande-Bretagne, les pays Baltes, la Pologne, la Suède et la Finlande (qui paient leur entrée dans l’OTAN), puis l’Allemagne et les États-Unis ont donné leur accord à des frappes en profondeur sur le territoire russe. Ces pays étaient-ils menacés par la Russie avant cette décision ? Non. En revanche, la politique menée par leurs dirigeants locaux les met en danger. Ces élites ne comprennent-elles pas les conséquences, qui peuvent suivre une telle décision ? Si, elles le comprennent. Alors une dernière question : à votre avis, n’est-ce pas cela la haute trahison ?

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